La Croix de Camargue n’est pas seulement un emblème. Elle est la rencontre de trois hommes, de trois talents et de trois sensibilités : un manadier visionnaire, un artiste amoureux des Saintes-Maries-de-la Mer et un forgeron de métier. Elle est aussi l’aboutissement d’un long mouvement culturel destiné à préserver l’identité camarguaise.
Aux origines : Folco de Baroncelli, le manadier visionnaire
Le marquis Folco de Baroncelli, manadier, poète et ardent défenseur des traditions camarguaises, est l’un des piliers de la culture locale moderne.
Héritier spirituel de Frédéric Mistral, il partage avec lui une conviction forte :
« Une culture ne vit que si elle est défendue, transmise et incarnée au quotidien ».
Au début du XX siècle, la Camargue traverse de profondes transformations. Les traditions gardianes, les usages locaux et une partie de la culture provençale menacent de disparaître.

Bien avant la création de la Croix, Folco de Baroncelli œuvre déjà pour préserver et faire rayonner l’identité camarguaise :
- défense des gardians et des manades,
- valorisation des chevaux et taureaux camarguais,
- organisation de fêtes, défilés et cérémonies aux Saintes-Maries-de-la-Mer,
- structuration des traditions locales.
En 1909, il fonde la Nacioun Gardiano (Nation Gardianne), véritable institution chargée de transmettre les coutumes et de structurer la culture gardiane. Ce mouvement joue encore aujourd’hui un rôle essentiel dans la transmission de l’histoire camarguaise.
La croix de Camargue (1924-1926)
La Croix de Camargue apparaît finalement comme l’aboutissement visible d’un long travail engagé bien avant sa création.
Le marquis rêvait d’un symbole capable de représenter la Camargue, ses gardians, ses pêcheurs, sa foi, sa terre et son peuple.
Joseph d’ Arbaud, le poète qui donne une âme à la Camargue.

L’énergie déployée par le marquis Baroncelli trouve un écho et un renfort culturel majeur dans l’œuvre du poète Joseph d’Arbaud. Compagnon artistique essentiel de Baroncelli, d’Arbaud confère à la Camargue une dimension à la fois littéraire et mythique. Son travail contribue à :
- glorifier la figure du gardian,
- valoriser le taureau camarguais,
- transformer les traditions locales en patrimoine culturel,
- nourrir l’imaginaire camarguais par ses récits et poèmes.
Son influence est telle qu’il aurait suggéré de remplacer les fleurs de lys du premier dessin de la Croix par les tridents de gardians, symbole plus authentique et profondément enraciné dans la culture locale.
Hermann Paul, l’artiste qui dessine le symbole
En 1920, l’artiste, brillant illustrateur et de caricaturiste, Hermann Paul, usé par la vie parisienne, décide de prendre du recul loin de la capitale. Sans doute influencé par son ascendance provençale, s’installe aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

Il va se lier d’amitié avec le marquis Folko de Baroncelli et Joseph Darbot avec lesquels il partage un profond attachement à la culture et à la terre de Camargue.
En 1924, lors d’une chevauchée dans les marais, Baroncelli lui demande de créer un emblème représentant la Camargue et les Saintes-Maries-de-la-Mer.

Un symbole de foi, d’espérance, d’amour… et de Camargue
Hermann Paul compose alors un dessin réunissant trois symboles :
- L’ancre : la barque des Saintes-Maries, les pêcheurs, l’espérance.
- Le trident : l’outil du gardian, la Trinité, la foi.
- Le cœur : l’amour et la charité.
Ce premier dessin deviendra la base de la Croix de Camargue.

Joseph Barbanson, le forgeron qui donne vie à l’œuvre
Hermann Paul confie son dessin au forgeron des Saintes-Maries-de-la-Mer, Joseph Barbanson, dont l’atelier se trouvait sur l’actuelle place du Grenier à Sel.

Joseph Barbanson ne se contente pas de forger la croix :
- il propose d’ajouter une pique horizontale terminée par deux tridents pour consolider l’ensemble,
- il contribue à donner à la croix son aspect définitif, profondément camarguais.

La croix est inaugurée le 7 juillet 1926 en présence d’un grand nombre de personnalités issues des milieux artistiques, littéraires et traditionnels. Pour cette fête, le marquis de Baroncelli est entouré de nombreux amis et figures renommées: le poète Joseph d’Arbaud, Rul d’Elly, Maguy Hugo (petite fille de Victor Hugo), Madame de la Garanderie, Fanfonne Guillierme, la famille des éditeurs Aubanel, ainsi que Pauline Ménard Dorian et son mari, le peintre Hermann Paul.

Quelques années plus tard, elle est déplacée à l’entrée ouest du village, près du pont du Mort, non loin du mas du Simbèu de Baroncelli.

La disparition de la croix originelle et la renaissance grâce à
Gédéon Blatière.
La croix originelle est malheureusement dérobée. En 1930, l’artisan du Cailar Gédéon Blatière, maître du fer forgé, en réalise une nouvelle version.
Ainsi :
- Barbanson donne naissance à la croix historique,
- Blatière assure sa transmission et sa pérennité.
Cette succession d’artisans marque le passage d’une œuvre d’art à un symbole collectif, désormais indissociable de l’identité camarguaise.
Un symbole aux multiples significations
La Croix de Camargue porte trois messages universels :
- la foi (le trident),
- l’espérance (l’ancre),
- l’amour (le cœur).
Mais elle incarne aussi :
- les gardians,
- les pêcheurs,
- les manadiers,
- les chevaux et taureaux,
- la mer, les marais, la terre,
- l’âme d’un peuple et de ses traditions.
Aujourd’hui, elle est omniprésente : sur les mas, dans les arènes, sur les bijoux, les vêtements, les affiches, les monuments et les fêtes traditionnelles.
Elle est devenue l’âme visuelle de la Camargue.
Une œuvre collective devenue éternelle
La Croix de Camargue est née d’une alliance rare :
- l’inspiration mistralienne,
- la vision du marquis Baroncelli,
- le talent d’Hermann Paul,
- le savoir-faire de Joseph Barbanson,
- la maîtrise de Gédéon Blatière.
Elle incarne la rencontre entre la poésie, l’art, la foi, la tradition et le travail des hommes.
Un symbole vivant
La Croix de Camargue n’est pas un simple vestige du passé. Elle continue encore aujourd’hui de vivre, de rassembler et de représenter toute l’âme d’un territoire.
Elle relie :
- les gardians d’hier à ceux d’aujourd’hui,
- les pêcheurs aux manadiers,
- la terre à la mer,
- la foi à l’espérance,
- l’amour à la Camargue.
Beaucoup imaginent qu’elle existe depuis toujours, alors qu’elle est en réalité une création du XX siècle, pensée pour offrir à la Camargue un symbole fort, capable de représenter son identité, ses traditions et son peuple.
Plus qu’un emblème, la Croix de Camargue est devenue au fil du temps une mémoire vivante, profondément enracinée dans le cœur des Camarguais.
« Les arbres aux racines profondes sont ceux qui montent haut .»
Frédéric Mistral


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