La course camarguaise
La course camarguaise : tradition vivante, histoire et passion d’un peuple
Entre racines médiévales et identité régionale, un sport unique au cœur du Sud.
La course camarguaise incarne l’âme du Midi, alliant bravoure, spectacle et respect de l’animal. Au fil des siècles, cette tradition est devenue un pilier du patrimoine culturel immatériel, attirant chaque année des milliers de passionnés dans les arènes de la Camargue et des régions voisines. Plus qu’un sport, c’est une célébration de l’identité locale, où l’homme et le taureau se rencontrent dans un ballet codifié et vibrant.
Aux origines : des jeux de bouvine à la codification.
L’histoire de la course camarguaise s’enracine au Moyen Âge, dès le XIII siècle, les villages du Midi organisaient des jeux taurins, dits « jeux de bouvine ». Jeunes hommes et taureaux s’affrontaient alors dans les rues ou sur les places, lors de festivités populaires. Aux XVII et XVIII siècles, ces pratiques gagnent en structure lors des fêtes patronales avec les premières « courses libres » : les taureaux sont lâchés dans les villages, et les participants tentent de leur ôter des ornements symboliques.
Le XIX siècle marque un tournant décisif : la discipline s’organise autour des « courses à la cocarde », où le taureau camarguais « le cocardier » arbore sur la tête des attributs que les raseteurs doivent retirer à l’aide d’un crochet. Contrairement à la corrida espagnole, ici, le taureau sort vivant de l’arène et peut devenir une véritable légende locale.
Organisation et professionnalisation : l’essor du XX siècle.
Au XX siècle, la course camarguaise se dote d’une organisation moderne : la création en 1924 de la Fédération Française de Course Libre (future Fédération actuelle) apporte un cadre officiel. Les règles se précisent: la durée, le nombre de raseteurs, la protection des taureaux, la nature des attributs et la discipline prend son nom définitif. Elle devient un sport à part entière, porté par des championnats prestigieux tels que le Trophée Taurin ou le Trophée des As, et s’inscrit durablement dans le patrimoine régional.
Les acteurs de la course camarguaise : une communauté soudée.
Véritables chevilles ouvrières, les clubs taurins organisent les courses au sein des villages. Ils sélectionnent les taureaux en collaboration avec les manadiers, invitent les raseteurs et gèrent la cagnotte des primes, souvent alimentée par les commerces locaux et les spectateurs. Leur rôle ne s’arrête pas à la logistique : ils perpétuent la culture taurine à travers des animations et défendent la reconnaissance officielle de la course comme élément patrimonial.
Omniprésents mais souvent discrets, les bénévoles veillent au bon déroulement des courses : montage et démontage des arènes, accueil du public, sécurité, soutien logistique aux raseteurs et tourneurs. Ils insufflent à la course son ambiance chaleureuse et festive, assurant la transmission de la passion taurine de génération en génération. Sans eux, ni organisation, ni convivialité populaire ne seraient possibles.
Au cœur de l’arène, les raseteurs, habillés de blanc, affrontent le taureau avec agilité et courage, cherchant à décrocher cocarde, glands et ficelles, attributs symboliques fixés entre les cornes du cocardier.

Déroulement d’une course : un rituel codifié
La course camarguaise se déroule selon un cérémonial précis. Les raseteurs et tourneurs font d’abord leur entrée, saluent la tribune de la présidence.

Une sonnerie de trompette annonce la sortie du toril du taureau le président de la course annonce le nom du taureau, le nom de la manade à laquelle il appartient, les primes des attributs cocarde et glands et veille au respect des règles, garantissant ainsi l’équité et la sécurité du spectacle. Lors des concours de manades, le cocardier porte parfois, sur le garrot, la devise de la manade (ses couleurs). Pendant ce temps, le taureau en question fait le tour de piste et « prend son camp ».
Une seconde sonnerie, plus brève, indique aux raseteurs qu’ils peuvent entrer sur la piste pour raseter le taureau. Les raseteurs s’élancent alors à tour de rôle à la rencontre du taureau. Chacun décrit une courbe qui viendra croiser la course de l’animal qui vient vers lui. Quand taureau et raseteur se croisent, ce dernier se retourne en plein élan, pour prendre un attribut entre les cornes, avec son crochet, c’est le raset , qui désigne aussi bien le déroulement complet de l’action entre le raseteur et le taureau, que le geste très bref, le coup de crochet entre les cornes.
La préparation du raset est essentielle, elle est le fait du tourneur, un ancien raseteur généralement, qui doit placer le taureau dans une position qui permette de le raseter correctement. Se tenant près des barrières sur le côté du taureau (à sa gauche pour un raseteur droitier, à sa droite pour un gaucher, il attire son attention en le faisant se tourner vers lui. Dès que la position est bonne, le raseteur qui attendait un peu en arrière du tourneur, s’élance et passe devant le taureau.
La survie du raseteur tient au démarrage plus tardif de son poursuivant, et surtout au fait qu’emporter par son élan, le taureau devra revenir vers l’homme qui déjà est passé devant lui. En fait, tout est là, certains taureaux expérimentés anticipent cet instant, se dirigeant même parfois directement vers le point de la barricade où le raseteur devra sauter. Cette action intelligente et dangereuse du taureau s’appelle une enfermée . Il parachève souvent sa poursuite en accompagnant l’homme au-dessus des barrières, engageant tout l’avant-train, qui vient frapper les planches, c’est le coup de barrière, l’action pugnace par excellence .
Chaque taureau dispose d’environ quinze minutes en piste. A l’issue de son temps, il quitte l’arène vivant, parfois sous les acclamations et au son d’une marche triomphale, s’il a offert une défense remarquable. La succession de plusieurs cocardiers et les pauses rythmées par la musique confèrent à la course une dynamique unique, alliant tension, émotion et convivialité.

Fidèle, bruyant, enthousiaste, le public camarguais joue un rôle central. Il encourage ses favoris, applaudit les exploits, conteste parfois les décisions, et contribue à l’atmosphère unique des arènes. L’attachement du public à certains taureaux ou raseteurs transcende la simple admiration sportive pour devenir une véritable communion culturelle.
Compétitions et trophées : l’excellence en jeu
La saison de course camarguaise, qui s’étend de mars à novembre, est ponctuée de nombreuses compétitions. Parmi les plus réputées figure le Trophée des As (Elite), le Trophée de l’Avenir (jeunes espoirs) et le Trophée Honneur (niveau intermédiaire). A Arles, la Cocarde d’Or, organisée chaque premier lundi de juillet, est un événement phare, tout comme les multiples concours dans les villages, où chaque raseteur et chaque cocardier bâtit sa légende au fil des points et des exploits.
Dimension culturelle et identité locale : l’héritage du marquis de Baroncelli.

La course camarguaise ne serait pas ce qu’elle est sans l’engagement du marquis Folco de Baroncelli-Javon, figure emblématique du début du XX siècle. Installé aux Saintes-Maries-de-la-Mer, passionné de traditions locales, il s’est battu pour la reconnaissance du taureau camarguais, la sauvegarde des coutumes et le respect du cocardier, érigé en héros populaire. Fondateur de la Nacioun Gardiano, il a su rattacher la course camarguaise au mouvement de défense de la culture provençale, contribuant à forger une identité régionale forte et fière.
Goya, le cocardier légendaire
Parmi les figures inoubliables, le taureau Goya occupe une place à part dans la mémoire collective.
Goya. Un nom qui claque comme un sésame pour pénétrer l’univers de ceux qui l’ont élevé, raseté ou applaudi. Plus de quarante ans après sa naissance, ce nom voile les paroles d’émotion et allume des étoiles dans les yeux… La passion est intacte !
Goya de la manade Laurent, Seigneur des Marquises, est à jamais lié au nom de Paul. Et c’est toute une époque qui revit à l’évocation de la carrière exceptionnelle du taureau, de ses premières courses en 1969, sa plus belle année 1973, Bioù d’Or en 1976, dernière saison en 1980 jusqu’au dernier raset en 1981. Une carrière qui a déclenché l’hystérie, tant chez ses supporters inconditionnels que chez ses détracteurs. Et surtout qui a toujours rempli des arènes.
Henri Laurent évoque, parmi tant d’anecdotes : « Quand Goya était prévu à une course, avant que les affiches ne soient imprimées, les réservations étaient complètes. A Beaucaire, en 1974, on a frôlé l’émeute. Une heure avant la course, les portes ont dû être fermées. Des centaines de gens sont restés dehors ».
En quelques années, Goya est devenu leur seigneur, libre et fort. ( Midi Libre 2015)
Une tradition vivante et populaire
Aujourd’hui encore, la course camarguaise fédère toutes les générations dans un même élan de passion. Elle incarne l’identité du Sud, son sens de la fête, son respect de la nature et sa capacité à unir autour de valeurs partagées. De la ferveur des gradins à la bravoure de l’arène, la course camarguaise demeure le symbole vivant d’une culture enracinée, transmise et toujours réinventée.
« Tradition, courage et passion en piste ! »

